Extraits de la conférence-débat
"LE PROCESSUS CREATIF"
animée par Joël Monnier le 20 juin 1996 à l'Art Quotidien.
Question : Pensez vous qu'il y ai de la bonne et de la mauvaise peinture ?
Oui, j'affirme qu'il y a de la bonne peinture et de la mauvaise peinture. Ceci sur deux plans : Le plan émotionnel et le plan technique.
Question : Que voulez vous dire en parlant du plan émotionnel ?
Pour que la peinture parle à mon goût, le vrai, il faut qu'elle provoque une émotion et non pas qu'elle flatte mon mental formaté par ma culture. Pour goûter véritablement une oeuvre d'art, il faut que l'émotion soit plus forte que l'analyse ou l'admiration de la technique.
Question : Si on vous écoute, tous le monde devrait apprécier et rejeter les mêmes choses ?
Tout à fait. Tous le monde devrait reconnaître ce qui est honnête et vrai, c'est à dire qui ne triche pas avec les émotions et qui n'utilise pas la technique pour éblouir le client. Après, chacun va être attiré plus ou moins par un artiste en fonction de sa propre sensibilité à sa forme d'expression, à ses couleurs etc. Ce n'est pas parce que je préfère Beethoven à Mozart et que j'écoute plus volontiers le premier que je ne peut pas apprécier le second.
Question : Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par "utiliser la technique pour éblouir le client" ?
J'affirme pour l'avoir constaté dans mes cours avec des peintres débutants, qu'un artiste qui est à l'écoute de ses émotions et qui est donc à l'écoute de la toile, va appliquer sans même les connaître toutes les lois qui régissent un tableau. Par contre, un peintre, aussi habile et connaisseur soit-il qui utilise ces lois "pour être sur de réussir", va faire une oeuvre qui peut être flatteuse et esthétique mais sans vie. D'ailleurs, beaucoup de ces peintres utilisent inconsciemment un langage explicite : Ils "exécutent" une oeuvre ou "achèvent" un tableau.
Question : Faites-vous une différence entre l'abstrait et le figuratif ?
Pour moi, il n'y a pas de différence fondamentale entre le figuratif et le non-figuratif. Tous deux sont soumis aux mêmes lois techniques de la composition, de l'équilibre des formes, de l'harmonie des couleurs etc. Si je peint une pomme, je peux ne chercher qu'à représenter la pomme le plus fidèlement possible en essayant d'imiter la photo. Je peux aussi, tout en la représentant fidèlement ou en la déformant, exprimer sa vérité de pomme tel que je la ressent ; sa joie d'exister, sa peur d'être mangée, sa tristesse d'être seule ou sa colère de ne pas être appréciée et respectée en tant que pomme. Jacques Prévert a écrit un splendide poème qui résume tout sur ce sujet. Mais c'est la même démarche si je ne fait aucune forme identifiable, je serais dans la vérité de la toile, dans l'écoute de la forme et de la couleur.
Question : Vous parlez de figuratif et de non-figuratif. Pourquoi n'utilisez vous pas le mot abstrait ?
Ce qui est abstrait à l'origine du mot, c'est ce qui est "extrait" par la pensée. C'est bien une démarche mentale qui me fait dire en regardant un tableau " c'est une pomme". Ce n'est que vers 1930 que l'usage du mot a évolué pour désigner "l'art abstrait". En outre, trait, portrait, ont la même origine que abstrait. Le non figuratif ne pouvant susciter qu'une émotion et une émotion étant toujours concrète, il serait plus juste d'utiliser le mot abstrait pour l'art figuratif et son opposé "concret", pour le non figuratif. Mais comme l'usage prête à confusion, je me contente d'utiliser les termes de figuratif et non figuratif.
Question : Vous dites que l'art abstrait, pardon, non figuratif, est soumis aux mêmes lois que l'art figuratif. Pouvez vous nous dire quelles sont ces lois ?
J'en vois cinq principales : La composition, l'équilibre des formes, le jeu des contrastes, l'harmonie des couleurs et la liberté de la touche. On retrouve la maîtrise de ces cinq éléments dans toute la peinture à travers les âges jusqu'à nos jours.
Question : Vous ne parlez pas du dessin. N'est-il pas nécessaire de savoir dessiner avant tout pour être un bon peintre ?
Toute la question est de savoir ce que l'on entends par "savoir dessiner". Si cela se résume à reproduire ce que je vois le plus fidèlement possible, cela reviendrait à dire que je suis un écrivain parce que je sais recopier un texte. De plus, tout le monde est en mesure de reproduire fidèlement ce qu'il voit. C'est simplement une question d'utilisation des hémisphères du cerveaux. Ce n'est pas ce que j'appelle savoir dessiner. Un bon dessin exprime ce que je ressent de ce que je vois et il peut donc déformer plus ou moins ce qu'il représente. Pour atteindre cette qualité, il n'est pas indispensable de passer par l'apprentissage de la reproduction fidèle. Cet enseignement "classique", long et douloureux, est d'autant plus inutile, qu'il fait appel au cerveau gauche qui est totalement incompétent en la matière. Pour apprendre à dessiner au sens académique, il suffit, par des exercices appropriés, d'utiliser le cerveaux droit.
Question : Que pensez-vous de l'art contemporains ?
J'ai envie de vous répondre par une boutade ; c'est de l'art content pour rien. Mais après, je ne voudrait pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Le sujet est vaste. Il faudrait des heures et distinguer les différents courants ; les installations, les performances, l'art répétitif... En gros, je pense qu'il y règne une grande confusion et une perte de repère. Au milieu de tout cela, nous rencontrons parfois des oeuvres réellement émouvantes, drôles et sincères. Quand un artiste dénonce l'impasse de la société Franquiste en fabricant une roue en bois dans la plus grande tradition artisanale et qu'elle est tellement bien faite, avec tellement de soin, qu'il faut un petit moment pour réaliser que cette roue est carrée, je ne suis pas sur d'être vraiment touché, mais je suis ému par l'histoire que cette oeuvre raconte et respectueux de la démarche de l'artiste et du travail réalisé. Quand Duchamp présente une roue de bicyclette sur un tabouret en bois, je constate que le rapport de proportion du tabouret et de la roue ne fonctionne pas et que les deux objets n'ont subit aucune intervention de l'artiste. Non seulement ça ne me touche pas, mais je n'est pas envie de regarder ça. Ça ne m'intéresse pas et je n'ai pas envie d'en savoir plus.
Question : L'histoire de l'art ne vous intéresse donc pas ?
Je fait une distinction entre l'érudition et la "co-naissance" qui pour moi signifie "naître avec". Dans la Genèse, connaître une femme, c'est l'aimer. Je vais d'abord aimer une oeuvre, être touché par elle. Ensuite, je vais chercher à mieux la connaître, pénétrer dans l'intimité de la démarche de l'artiste pour être plus proche. Cela n'a rien a voir avec l'érudition que j'assimile au voyeurisme car elle est sans émerveillement.
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MA VISION DE L'ART
par
joelmonnier
le sam 30 mai 2009 16:54 CEST | Lien permanent
Mots-clés :
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